Béthio Thioune, un
APS
SENEGAL-RELIGION-PROFIL

Béthio Thioune, un "cheikh’’ qui a marqué le mouridisme

Dakar, 8 mai (APS) - Cheikh Béthio Thioune, décédé mardi à Bordeaux, en France, à l’âge de 81 ans, des suites d’une longue maladie, est une personnalité marquante du mouridisme, une des principales confréries musulmanes sénégalaises dont il fut un dignitaire aussi adulé de nombreux adeptes communément appelés "thiantacounes" qu’il a pu être un personnage controversé principalement ces dernières années.

Il a de cette façon marqué son époque, comme guide spirituel et figure paternelle pour de nombreux adeptes qui lui avaient prêté allégeance, jusqu’à sa condamnation lundi, un jour avant sa disparition, à 10 ans de travaux forcés par la Chambre criminelle du tribunal de grande instance de Mbour pour "complicité de meurtre" et "non dénonciation de meurtre".
 
Un point noir dans la vie de Béthio Thioune, jugé par contumace dans cette affaire portant sur le meurtre de deux de ses disciples en 2012 pour laquelle 19 membres de son mouvement avaient également comparu.
 
Un pied de nez au destin, pouvaient dire ses "talibés" et inconditionnels, à l’annonce du décès de leur guide, en faisant le lien entre sa condamnation et son rappel à Dieu, à un jour d’intervalle, là où certains de ses contempteurs n’y verront peut-être que le signe de la justice divine, le guide des "thiantacounes" ayant été toujours considéré comme le principal commanditaire du double meurtre de Médinatoul Salam. 
 
Cette affaire de meurtre, dont les circonstances sont jugées révoltantes, a tenu l’opinion publique sénégalaise en haleine pendant 7 ans, au risque de jeter le trouble dans l’option au sujet du guide des "thiantacounes".
 
Un quotidien sénégalais ne s’y est pas trompé, qui a titré "Un grand intellectuel doublé d’un religieux controversé qui aura marqué son époque".
 
De fait, ce qui a été appelé plus tard "le phénomène Béthio Thioune", est devenu une des manifestations importantes du fonctionnement de l’islam confrérique sénégalais, qui place les marabouts comme des intermédiaires incontournables entre Dieu et les fidèles.
 
Un mode de fonctionnement qui a ses partisans et ses détracteurs, il reste que Cheikh Béthio Thioune a admirablement réussi par ce registre, au regard de la dévotion que lui vouent ses fidèles, laquelle est à l’image de l’attachement que lui-même voue à Serigne Saliou Mbacké, défunt khalife général des mourides qui l’a élevé au rang de "cheikh" en 1987.
 
Un évènement qui a constitué le couronnement de sa relation avec le marabout, avec lequel il assurait avoir une relation fusionnelle, depuis son enfance et leur première rencontre dans la région de Thiès, son terroir natal. Une rencontre fondatrice, qui, dit-il, a changé sa vie si jeune.
 
Cheikh Béthio Thioune est resté maître dans l’art du ’’thiant’’, cérémonies religieuses déroulées sous la forme d’expressions festives et joyeuses et consistant en des chants et danses à la limite de la transe. Une expression spirituelle mal vue de certains rigoristes et dont le côté dispendieux peut parfois être également gênant pour certains. 
 
Des repas copieux ’’berndel’’ sont servis en ces occasions, des mets élaborés par les fidèles en dépensant sans compter, histoire de manifester sa foi par une générosité sans limite, gage du niveau d’investissement de chacun pour la cause de la confrérie mouride.
 
Mais c’est oublier que le guide religieux adulé qu’est devenu Cheikh Béthio Thioune cache un intellectuel au parcours très méritant, qui va embrasser l’enseignement à 23 ans au début des années 1960 pour soutenir sa famille.
 
Il a ensuite occupé plusieurs postes dans l’administration dont celui d’inspecteur de l’expansion rurale dans le Sine-Saloum, zone correspondant actuellement aux régions de Kaolack et Fatick, avant d’intégrer ensuite l’Ecole nationale d’économie appliquée (ENEA), puis l’Ecole nationale d’administration (ENA) à 40 ans.
 
 Il disait à qui voulait l’entendre qu’il avait réussi au concours de l’ENA grâce à Serigne Saliou, raconte l’actuel secrétaire général du Parti socialiste Ousmane Tanor Dieng, qui est de la même promotion que Cheikh Béthio Thioune, devenu administrateur civil.
 
Le guide des ’’thiantacounes’’ a servi l’Etat à Diourbel et Kaolack, mais aussi à Dakar, avant qu’il ne soit amené à se consacrer entièrement au mouridisme.
 
Mais il faut retenir de Cheikh Béthio Thioune quelques incursions mémorables sur la scène politique sénégalaise, comme lorsqu’il avait apporté son soutien à l’ancien président Abdoulaye Wade, son condisciple mouride.
 
Il se targue d’avoir donné la victoire à ce dernier à l’issue de la présidentielle de 2007, grâce à ses ’’millions’’ de fidèles, argument contestable qui a amené les deux hommes à se brouiller, sans vraiment rompre.
 
La présidentielle de 2012 consacre les retrouvailles entre Cheikh Béthio Thioune et Abdoulaye Wade, qu’il promet de réélire, "sur injonction de Serigne Saliou", leur guide commun. Il n’en a rien été, son crédit s’en est trouvé entamé, puisque Me Wade a été battu par Macky Sall.
 


BK/ASG