Aminata Mané ou l’ascension d’une illettrée à la tête d’un réseau de 5000 femmes de la Casamance
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Aminata Mané ou l’ascension d’une illettrée à la tête d’un réseau de 5000 femmes de la Casamance

Ziguinchor, 7 mars (APS) – Aminata Mané est un bel exemple de réussite sociale. Cette femme née au début des années 1950 à Kafountine a grandi dans un milieu manding très conservateur, où il était tabou d’envoyer une fille à l’école. 
 
Aujourd’hui, Aminata Mané, surnommée "La Sirène de Bilice et des Karones", dirige l’Union régionale "Santa Yalla" de Ziguinchor (sud), une association de développement et de promotion du leadership féminin, qui revendique au moins 5.000 membres.
 
L’Union régionale "Sant Yalla", créée en juillet 1991, est un réseau de groupements d’intérêt économique constitués de femmes spécialisées dans la transformation des produits agricoles. Ses membres vivent dans les trois départements de la région de Ziguinchor. 
 
L’assemblée générale, le conseil d’administration, le comité de gestion de la boutique, le comité de gestion de la mutuelle de santé et de la radio communautaire "Kassumay FM" sont les principales composantes de l’Union régionale "Santa Yalla".
 
"Je suis extrêmement fatiguée aujourd’hui. J’ai enchaîné les réunions depuis ce matin. Ça bourdonne dans ma tête. Peut-on reporter l’interview à demain ?" lance Aminata Mané, les yeux rivés sur la pile de documents posée sur une grande table, au milieu d’un large bureau.
 
Au jour de l’entretien, elle est assise à la porte de son bureau, discutant avec d’autres femmes. Il faut insister auprès d’Aminata pour qu’elle accepte d’amorcer l’interview. "Je pense que cela ne va pas durer une heure", rigole Mme Mané pour laisser entendre que son agenda est surchargé en raison des préparatifs de la célébration de la Journée internationale de la femme, célébrée le 8 mars de chaque année.
 
Un teint noir, la démarche lente, la voix douce, Aminata Mané est partie "de rien" pour se hisser aujourd’hui à la tête de l’une des plus grandes associations féminines des trois régions du sud du Sénégal, Kolda, Sédhiou et Ziguinchor.
 
"Je suis née dans une famille très pauvre. J’ai été éduquée par des parents très conservateurs. Il n’était pas question d’aller à l’école", se souvient-elle.
 
La détermination aidant, elle gagne la confiance de ses sœurs de la région de Ziguinchor, qui la portent à la tête de l’Union régionale "Santa Yalla", dont Aminata Mané garde un souvenir frais des premières années. "Nous étions 187 femmes en 1991", rappelle-t-elle, toute heureuse de voir cette association fédérer aujourd’hui plus de 5.000 membres actives dans la cueillette, la transformation et la commercialisation de produits forestiers, agricoles, halieutiques, maraîchers, etc.
 
Pour parler de la condition des femmes de la Casamance – entité constituée des trois régions déjà citées -, Aminata aime donner en exemple son propre vécu. "A moi toute seule, j’incarne l’image de la femme casamançaise, une femme qui n’a pas été scolarisée, qui a été élevée par des parents conservateurs. J’ai franchi de nombreux obstacles et relevé de multiples défis pour être ce que je suis aujourd’hui : une femme au service des autres, une femme au service du développement", revendique-t-elle.
 
"Quand j’étais jeune, nos parents n’hésitaient pas à nous cacher quelque part lorsqu’une équipe de vaccination arrivait au village", se rappelle Aminata Mané.
 
Aujourd’hui, elle a pris la pleine mesure de l’évolution de sa société : "Maintenant, c’est la jeune fille elle-même qui part à l’hôpital pour ses propres consultations médicales ou pour se faire vacciner. Elle va à la pharmacie pour payer son ordonnance", fait marquer Aminata Mané.
 
Elle est préoccupée par la situation politique de la Casamance, quelquefois mouvementée à cause de la rébellion menée dans cette partie du Sénégal depuis une trentaine d’années. "Si nous voulons résoudre définitivement le conflit et connaître une paix définitive, le chemin le plus rapide, c’est celui de faire en sorte que les femmes soient autonomes économiquement", soutient-elle.
 
"Les maris et les frères partis en brousse (dans le maquis, Ndlr) reviennent presque tous les jours, le soir. A l’Union régionale ‘Santa Yalla’, nous finançons des femmes pour leur garantir l’autonomie. Certaines d’entre elles utilisent l’argent pour ramener à jamais leur mari à la maison et lui faire faire une activité économique", révèle "La Sirène de Bilice et des îles Karones", deux contrées à cheval entre la Gambie voisine et la Casamance.
 
"L’année dernière, nous avons remis des financements à 5.181 femmes qui ont mis à contribution soit leur mari, soit leur fils, dans leurs activités économiques", poursuit Aminata Mané, qui s’adonne, à temps plein, à l’encadrement des femmes, autour des initiatives économiques.
 
"J’ose dire que je n’ai plus de vie familiale. (…) Je suis restée aux côtés de mes enfants pour les encadrer jusqu’au départ du dernier-né pour l’université. Avec un mari très tôt rappelé à Dieu, malheureusement, et des enfants partis tous à l’université, j’ai tout le temps nécessaire pour me consacrer à la vie professionnelle, aux côtés des femmes", assure Mme Mané.
 
Elle sait surfer sur la modernité pour assurer l’éducation des enfants. "J’écoute beaucoup de musique. Je décrypte les messages (…) pour pénétrer l’environnement des enfants et arriver à les éduquer sans le moindre conflit", confie-t-elle.
 
"En étant très jeune, je me suis mariée avec un instituteur, qui a fait de moi ce qu’il voulait faire de moi. J’ai grandi sous son aile. Il est parti très tôt, mais en me laissant un catalogue de secrets pour la bonne éducation de nos enfants. Je n’ai jamais été à l’école, mais j’ai eu la chance d’apprendre le français aux côtés d’un mari qui ne parlait aucune autre langue que celle-là", se souvient la native de Kafountine.
 
Pour Aminata Mané, la modestie est une valeur cardinale. "C’est une valeur que j’ai cultivée, et cela m’a beaucoup aidée. Je suis très réceptive. Même mes petits-enfants me rectifient quand il le faut", dit-elle. 
 
Pour la célébration de la Journée internationale de la femme, elle fait partie d’un petit groupe de femmes et d’hommes à récompenser ce 8 mars pour "services rendus à la cause féminine en Casamance". Une distinction que Mme Mané veut recevoir avec "beaucoup de modestie". 
 
"Quand je m’engage pour la cause féminine, je n’attends rien en retour. Les gens m’interpellent souvent pour me rappeler à quel point je les ai aidés par le passé, sans que je puisse m’en souvenir", poursuit Aminata Mané, qui dit tirer sa force du milieu social très pauvre dans lequel elle a grandi.
 
"Je suis née dans une famille pauvre, aux côtés de mon père, un vieux cultivateur. Mais pour moi, la pauvreté, ce n’est pas seulement une absence de ressources matérielles…" philosophe-t-elle. 
 
"Nous voulons que vous soyez ministre un jour. Ce sera une grande consécration pour tout ce que vous avez fait pour les femmes", lui lance-t-on dans son entourage. "Je ne veux surtout pas être ministre. Mon souhait, c’est de rester avec les femmes et me battre au quotidien sur le terrain pour améliorer leurs conditions de vie", répond-elle, d’un ton plein d’humour, mais empreint de sincérité.

MTN/ESF/BK