Transformation de produits halieutiques : l’autonomisation en marche des femmes de Bargny, Rufisque et Yenne
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Transformation de produits halieutiques : l’autonomisation en marche des femmes de Bargny, Rufisque et Yenne

Par Seynabou Ka

Dakar, 24 oct (APS) - A Rufisque, Bargny et Yennne, quelques-unes des zones traditionnelles de pêche les plus réputées de la région de Dakar, la survie des nombreuses familles repose désormais sur les frêles épaules de femmes sexagénaires pour la plupart, des transformatrices de produits halieutiques ayant définitivement conquis leur autonomie au soir de leur vie à force de labeur et de conviction.

Pour la cause du bien-être familial, ces femmes travaillent jour et nuit, faisant fi de leur âge à l’origine parfois de bien de handicaps, pour assurer dépenses scolaires et quotidiennes et contribuer à leur manière à la marche de la vie, au regard de l’importance de la pêche dans l’économie sénégalaise.
 
En 2017, les recettes d’exportation du Sénégal en poisson s’élevaient à 244,16 milliards de francs CFA, le volume des produits transformés artisanalement étant estimé à 41.320 tonnes, pour une valeur commerciale de 23,279 milliards de francs CFA. 
 
Près de la moitié des produits de transformation artisanale (48,5 %) est exportée vers des pays de la sous-région, le Mali, le Burkina Faso, la Côte d’Ivoire, le Ghana et la Guinée notamment.
 
A Ndeffé, l’un des sites les plus illustres, dans la commune de Rufisque, à la sortie de la région de Dakar, ça ne s’arrête presque jamais, au rythme auquel travaillent des centaines de femmes et d’hommes spécialisés dans la production et la vente de poisson fumé appelé "kétiakh" en wolof, une langue locale.
 
Le poisson fermenté appelé "tambadieng" et celui fermenté et séché ("guédj") comptent parmi les autres produits halieutiques en vente sur ce site de transformation dont les bâtiments menacent ruine.
 
Sur place, les clients s’approvisionnent auprès de ces femmes organisées en groupement d’intérêt économique (GIE) et dont les moments de détente se passent en devisant sous un abri de fortune.
 
D’autres clients s’approvisionnent directement auprès de deux magasins de stockage vétustes et d’un bâtiment neuf, de couleur beige, aux fenêtres vitrées. 
 
Le sol, tapissé de sachets plastiques vides et de feuilles de papiers, témoigne d’une grande activité sur ce site. Une forte odeur de poisson fumé se dégage des claies de séchage, au bord desquelles sont déposées des bassines vides, à côté des nombreux paniers de poison emballés et entreposés.
 
L’odeur suffocante de poisson fumé ne semble nullement contrarier les occupants du site. 
 
"Nous sommes très fières de notre métier. Nous nous tuons à la tâche pour assurer un bon avenir à nos enfants", explique la présidente du GIE "Bokk Joom" (Vivre ensemble dans la dignité, Ndlr), Aïssatou Faye, 65 ans et mère de neuf garçons.
 
"Deux de mes enfants sont à l’étranger, grâce aux revenus tirés de mon travail. Ils m’aident beaucoup et m’envoient de l’argent", ajoute-t-elle un brin fière, les manches de son pull-over retroussées.
 
"Il y a beaucoup de veuves et de femmes divorcées parmi nous. D’autres vivent avec des maris sans emploi. N’ayant donc personne pour les aider, ce sont elles qui se chargent de toutes les dépenses familiales. Elles travaillent chaque jour, sans relâche", explique Aïssatou Faye.
 

"Nous sommes grandement satisfaites de ce travail qui fait vivre nos familles"

Un métier "pas du tout facile. Mais tant que nous en aurons la force, nous l’exercerons pour le bien-être de nos familles. Ce travail nous permet de veiller sur la santé et la bonne alimentation des enfants, pour leur permettre d’être performants à l’école", renchérit Ndèye Mbengue, la cinquantaine bien sonnée. 
 
"Ce travail nous procure une très grande satisfaction. Il fait vivre nos familles. Nous sommes aussi des créateurs d’emplois. Tous ces hommes que vous voyez travaillent pour nous", lance une vieille dame à haute voix, sans se faire prier.
 
De fait, une vingtaine d’hommes sont employés par le GIE. Certains assurent la garde du site. D’autres s’occupent du transport des produits halieutiques, à l’aide de charrettes, entre le quai de pêche et le site de transformation. Ils participent aux activités de séchage et de fumage du poisson.
 
Serigne Tambédou, un jeune homme d’une trentaine d’années, en fait partie et est chargé d’assister les femmes dans l’exercice de certaines tâches. "C’est avec ces activités que nous gagnons notre vie et gérons nos foyers", souligne-t-il, jetant un regard admiratif sur les femmes opérant sur place. 
 
M. Tambédou affirme avoir construit une maison avec ses revenus, à Touba, une cité relieuse située à près de 200 km de Dakar.
 
"Elles sont très braves", lance Saliou Diouf, poussant un charriot au milieu de la foule, tout en émettant le vœu de voir les autorités prendre des mesures de nature à faciliter davantage les exportations de poisson transformé, par le biais de financements plus conséquents le cas échéant.
 
"Nous avons déjà reçu du ministère de la Femme deux millions de francs CFA et 18 millions de notre ministère de tutelle", celui de la Pêche et de l’Economie maritime, renseigne Maguette Guèye Mbaye, membre du GIE "Bokk Joom". 
 
Mme Mbaye se réjouit de ce soutien financier de l’Etat, qui est par ailleurs en train de construire "un site de transformation moderne" devant comporter une garderie d’enfants, une infirmerie et plusieurs fours. 
 
"Ces infrastructures nous permettront d’améliorer la qualité et l’hygiène de notre travail", espère-t-elle.
 
Quelques bâtiments émergent déjà du terrain, mais les travaux sont à l’arrêt. Le décès de l’entrepreneur chargé des travaux serait à l’origine de cet arrêt, dit-on.
 
A Bargny, commune située à environ quatre km de Rufisque, certaines femmes restent s’activer jusqu’au crépuscule sur le site de transformation de produits halieutiques.
 
Dans un coin du site, deux femmes plongées dans le travail ne semblent pas s’apercevoir du temps qui file et de la nuit qui s’approche à grands pas.
 
A quelques mètres d’elles, la présidente de l’Union des femmes transformatrices de Bargny, Adja Fatou Kiné Diop, observe religieusement ses claies.
 

"Des produits vendus en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Mali...


 66 ans, "Maman Kiné" s’active dans la transformation de produits halieutiques depuis 26 ans. "C’est avec cette activité que j’ai financé la scolarité de mes enfants. Aujourd’hui, deux d’entre eux sont des enseignants. Il y a parmi eux une assistante sociale et un gendarme. Le dernier de mes enfants est étudiant", dit-elle d’une voix empreinte de fierté. 


"Grâce à notre association de plus de 300 membres, plusieurs femmes travaillent et gèrent leur foyer avec leurs propres revenus", ajoute Mme Diop, entre deux conseils donnés au jeune homme chargé de l’emballage et du pesage de ses dizaines de paniers de poisson séché. 

"Ces paniers pèsent 57 kilos chacun. Ils seront vendus en Côte d’Ivoire, au Burkina Faso, au Mali et au Ghana à raison de 500 francs CFA le kilo", affirme Aïda Pouye, une femme de petite taille, âgée d’une cinquantaine d’années. "Sans cette activité, tranche-t-elle, nos enfants auraient abandonné l’école".
 
A Yenne aussi, une commune rurale située à 15 km de Rufisque, la transformation de produits halieutiques est une activité hautement génératrice de revenus pour nombre de femmes, qui assurent par ce biais les dépenses familiales et la scolarité de leurs enfants.
 
La comparaison ne s’arrête pas là, puisqu’à l’image de leurs sœurs de Rufisque et Bargny, elles travaillent dans des conditions difficiles.
 
"J’exerce ce métier depuis 1996, c’est avec ça que je gagne ma vie depuis lors", confie la présidente de l’Union locale de Yenne Todd, Sokhna Sow, une veuve de 67 ans. 
 
"J’ai des élèves. Je gère leur transport quotidien. Je participe à la dépense quotidienne. Nos maris ne peuvent pas tout prendre en charge. Il faut les aider. D’ailleurs, ici, c’est nous les femmes qui gérons les foyers", renchérit Rama Ndiaye, la quarantaine.
 
Il faut noter qu’à Rufisque, Bargny et Yenne, les femmes transformatrices s’inquiètent de la raréfaction des ressources de la mer, une situation contituant un frein à leur activité et donc redoutée plus que tout.
 
Aussi disent-elles attendre des autorités locales et des pouvoirs publics un appui qui leur permettrait de disposer de plus de matériel pour améliorer la qualité de leur travail.

SK/BK/ASG/ESF