Amina N’Diaye Leclerc réhabilite son père à Cannes
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SENEGAL-CINEMA-MEMOIRE

Amina N’Diaye Leclerc réhabilite son père à Cannes


Dakar, 15 juil (APS) - La réalisatrice Amina Ndiaye-Leclerc exhume une partie de l’histoire politique du Sénégal postindépendance pour réhabiliter la mémoire de son père dans un film projeté en avant-première à la 74e édition du festival de Cannes (6-17juillet).

Intitulé "Valdiodio N’Diaye, un procès pour l’histoire", ce documentaire d’une heure et demie revient sur le procès de 1963 survenu après la crise politique de 1962 avec la chute de Mamadou Dia, alors président du Conseil du gouvernement sénégalais. 

Amina Ndiaye-Leclerc aborde ces évènements avec la volonté de "rétablir une vérité occultée" du passé de ce jeune Etat dirigé à l’époque par le président Léopold Sédar Senghor. 
 
Le film s’ouvre sur Kaolack, région d’où est originaire Valdiodio Ndiaye, un plan panoramique filmé par drone montrant des étendus de terres salés, des "tans", images accompagnées par un chant traditionnel mandingue "Miniyamba" de Djaarra Dieng accompagnée à la flûte par Benjamin Bailly.
 
Une entrée en matière lyrique qui lui permet de mettre en scène un homme solitaire avançant seul sur sa charrette pour raconter son exil. 
 
Valdiodio Ndiaye est celui qui a prononcé le discours pour l’indépendance du Sénégal devant le général De Gaulle à la place Protêt aujourd’hui devenue place de l’indépendance.
 
La réalisatrice s’approprie cette histoire collective pour en faire sa propre lecture et déclarer son père "innocent" des accusations de coup d’Etat portées contre lui en 1963. 
 
Mais la réalisatrice en profite pour revenir sur l’histoire de l’Afrique et du Sénégal en particulier, une histoire "truffée de non-dits mais aussi de mensonges d’Etat", confiait Amina Ndiaye-Leclerc dans un entretien accordé à l’APS après une projection privée de son film à l’espace Colé Ardo Sow de Dakar. 
 
Une célèbre citation du Congolais Patrice Lumumba ("L’Afrique écrira sa propre histoire et elle sera… une histoire de gloire et de dignité"), reprise dans le film, en dit long sur la perspective presque militante de la cinéaste. 
 
"Le procès de 1963 ne fait pas vraiment partie des livres d’histoire, comme le dit Me Robert Badinter (Français avocat de Valdiodio Ndiaye) dans le film : + il reste un clair-obscur voulu et entretenu dans cette affaire +. Il devenait nécessaire d’éclaircir la part d’ombre" des faits en question, explique-t-elle. 
 
Valdiodio Ndiaye, 40 ans, a lutté pour l’indépendance de son pays, devenant ministre de l’Intérieur dans le premier gouvernement du Sénégal dirigé par Mamadou Dia. Il est accusé de tentative de coup d’Etat le 7 mai 1963, avec d’autres considérés comme des fidèles du président du Conseil du gouvernement sénégalais. 
 
"Je suis innocent", déclare-t-il dès l’entame du film totalement axé sur Valdiodio Ndiaye, même si les faits qui lui sont reprochés concernent aussi ses quatre codétenus. 
 
Il s’agit de Ibrahima Sarr, ministre du Développement, Joseph Mbaye, ministre des Transports et des Télécommunications, Alioune Tall, ministre de l’Information, et Mamadou Dia, président du Conseil qui a fait l’objet d’un film documentaire réalisé en 2012 par le cinéaste Ousmane William Mbaye. 
 
Le film montre le palais de Justice du Cap Manuel ayant abrité le procès. Les images qu’il projette de ces lieux montrent un espace délabré, occupé aujourd’hui par des chèvres errantes. Comme pour montrer toute l’indifférence manifestée vis-à-vis de cet épisode pourtant fondamental de l’histoire sénégalaise.
 
Des témoins de cette période de l’histoire du Sénégal parmi lesquels le Français Robert Badinter et les Sénégalais Abdoulaye Wade, avocats de Valdiodio Ndiaye, de même que Ousmane Camara, procureur général lors du procès de 1963 apportent tout leur poids à ce film dont l’ambition est de "rétablir la vérité". 
 
Il y a aussi Roland Colin, le directeur de cabinet de Mamadou Dia de 1958-1962, des historiens tels que Samba Ka, le chercheur Pape Massène Sène, le psychologue Serigne Mor Mbaye, le bâtonnier de l’Ordre des avocats de Dakar, Me Papa Laïty Ndiaye, qui demande explicitement la révision du procès de 1963. 
 
Un procès d’importance égale à celui du Maréchal Pétain (ancien ministre des Armées de la France) et des assassins du président Kennedy pour les Américains. 
 
"Nous sommes tous confrontés à un devoir de mémoire", avance la cinéaste pour expliquer sa démarche et les "multiples raisons" qui l’ont poussée à s’engager dans cette réalisation.
 
"Il y avait la nécessité impérieuse pour moi de rétablir la vérité des évènements de 1962 et rendre compte de l’emprisonnement à Kédougou. …, quand vous étiez au courant de ce qui s’était passé, il était impossible de ne pas les dénoncer", fait-elle valoir. 
 
Mamadou Dia sera condamné à perpétuité, tandis que ses quatre ministres écoperont de 20 ans d’emprisonnement. Ils seront graciés onze ans plus tard, avant d’être finalement amnistiés en 1976.
 
Si Amina Ndiaye-Leclerc révise le procès de 1963 à travers ce film, c’est pour accuser ouvertement Léopold Sédar Senghor et la Françafrique d’avoir tout orchestré. 
 
Elle parle des origines de son père avec l’organisation du pouvoir traditionnel dans les royaumes sénégalais et la Charte de Kouroukanfougan, une manière, dit-elle, de montrer à l’ancien président français Nicolas Sarkozy que "l’Afrique a belle et bien une histoire". 
 
Elle rappelle que Sarkozy était "venu à Dakar pour nous expliquer que nous n’avions pas d’histoire. Là-aussi c’est un démenti fort que les Occidentaux entendront".
 
La réalisatrice note que déjà, après la projection de son film à Cannes, "un journaliste a souligné l’importance de cette histoire des royaumes". 
 
Ce film, en plus des discours, photos ou vidéos d’archives, est un alliage de coupures de presse, de dessins d’art, avec en particulier une image parlante de deux bœufs qui s’affrontent, une belle métaphore de la confrontation entre Mamadou Dia et Léopold Senghor.
 
"Valdiodio N’Diaye, un procès pour l’histoire" a obtenu le soutien du Fonds de promotion de l’industrie cinématographique et audiovisuelle (FOPICA) et du Fonds Image de la Francophonie. Il sera diffusé en septembre sur TV5 Monde. 
 
Après Ousmane William Mbaye et son film sur Mamadou Dia, Amina Ndiaye-Leclerc apporte sa part d’éclairage et de vérité à cet épisode de l’histoire du Sénégal, permettant à la jeune génération d’avoir une autre lecture de la crise politique au Sénégal de 1962. 


FKS/BK/ASG