Toni Morrison, la volonté de dénoncer et de restituer une histoire comme source d’inspiration
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Toni Morrison, la volonté de dénoncer et de restituer une histoire comme source d’inspiration

Dakar, 21 août (APS) - L’œuvre romanesque de l’écrivaine américaine Toni Morrison, décédée le 5 août dernier à l’âge de 88 ans, s’inscrit dans une tendance littéraire consistant à "dénoncer" et restituer une histoire en lien avec l’arrivée des esclaves en Amérique, a souligné, mercredi, Mariame Wane Ly, enseignante au département d’anglais de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD) de Dakar.

Spécialiste de Toni Morrison, Prix Nobel de littérature 1993, Mme Ly intervenait lors d’un débat en hommage à l’écrivaine, à l’initiative du Centre de recherche ouest africain (WARC, en anglais) et l’ambassade des Etats-Unis au Sénégal. 
 
"(…). Au 17e siècle, la venue des esclaves en Amérique a profondément changé la société américaine, et à partir de là, tous les écrivains américains, +les slaves narratives+, et après les écrivains de la renaissance, tous se sont concentrés sur la nécessité de raconter, de restituer et de dénoncer", a-t-elle expliqué. 
 
Selon Mariame Wane Ly, par ailleurs directrice de l’animation culturelle de l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD), "Toni Morrison s’inscrit aussi dans ce sillage de dénonciation et de restitution d’une histoire". 
 
Un point intéressant également à souligner à ce sujet, c’est qu’elle "met de côté tout ce qui est documents officiels pour avoir une histoire qui s’inscrit dans l’expérience africaine, américaine", a relevé Mme Ly. 
 
Elle dit avoir été particulièrement touchée par cette citation de Toni Morrison selon laquelle "la définition appartient à ceux qui définissent, mais pas à ceux qui sont définis". De son point de vue, cette citation pose le problème de la "self définition" (l’auto définition). 
 
"Pour Toni Morrison, se définir soi-même est extrêmement important et cela fait partie d’une quête identitaire. (…). Toute l’œuvre de Toni Morrison rentre dans le cadre de cette self définition, se revoir dans son propre miroir, se revoir selon les termes de notre propre histoire, celle racontée du point de vue de l’Africain-Américain, et non plus à partir du regard du blanc", a-t-elle expliqué. 
 
Elle relève la réflexion "historiographique" dans le temps et dans l’espace et la "dimension universaliste" dans l’œuvre de l’auteure du roman "Beloved" (1987), inspiré de l’histoire d’une ancienne esclave qui a préféré mettre fin aux jours de sa fille pour ne pas la voir subir le même sort qu’elle. Ce roman dédié aux "soixante millions de victimes de l’esclavage" lui a valu le prestigieux Prix Pulitzer. 
 
Loin d’être une "féministe" selon l’enseignante sénégalaise, "Toni Morrison qui estime qu’être féministe est réducteur, a une perspective universaliste, une vision humaine sur sa communauté".
 
L’écrivaine a publié son premier roman en 1970, sous le titre "L’Œil le plus bleu" (Editions 10-18), une œuvre qui retrace l’histoire touchante d’une petite fille noire, qui rêvait de ressembler à l’actrice et diplomate américaine Shirley Temple (1928-2014). 
 
Morrison publiera ensuite deux autres romans, "Sula" (Editions 10-18, 1973) et "Le chant de Salomon" (Editions 10-18, 1977), une saga sur le retour au Sud et aux racines.
 
Elle remporte le Grand Prix de la critique (Etats-Unis) pour "Le chant de Salomon". En 1992, elle publie "Jazz" et reçoit, l’année suivante, le Prix Nobel de littérature. 
 
Toni Morrison est la première écrivaine noire et la huitième femme au monde à obtenir cette récompense.
 
Selon Mariame Wane Ly, l’écrivaine américaine est bien connue à l’UCAD, car beaucoup d’étudiants font leur thèse sur l’œuvre de Morrison. 
 
Elle a d’ailleurs elle-même produit deux thèses sur Morrison, touchée qu’elle a été par la façon dont l’auteur "caricature la femme" et "rentre dans l’intimité des gens".
 
"L’espace romanesque et l’espace mental dans l’œuvre de Toni Morrison", publiée en 2007, est la première de ces deux thèses. 
 
Mme Ly a ensuite publié "La géographie, les errances mémorielles et l’Africanité dans les œuvres de Toni Morrison", en 2017. 

Le documentaire de plus d’une heure de la BBC, intitulé "Toni Morrison Remembers" (2015) et projeté avant le débat, a permis de mieux connaître cette écrivaine qualifiée de "rebelle" en raison de ses positions politiques. 
 
Toni Morrison, que l’animatrice et actrice Oprah Winfrey appelle "l’Impératrice des Lettres Américaines", est aussi auteure d’une pièce de théâtre consacrée à la vie de Martin Luther King, "Dreaming Emmett", et d’un essai intitulé "Playing In The Dark", dédié aux Noirs de la littérature américaine.
 

 

FKS/ASG/BK