Mai-68 a servi de
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Mai-68 a servi de "détonateur" à une crise politique (historien)

Dakar, 30 mai (APS) – La révolte des étudiants de l’Université de Dakar en Mai-68, a servi de "détonateur" à une crise qui a marqué l’histoire politique de la jeune République du Sénégal, selon l’historien sénégalais Omar Guèye, enseignant-chercheur à l’Université Cheikh Anta Diop (UCAD). 
 
"En Mai-68, c’était comme si les étudiants avaient servi de détonateur d’une crise qui était partie sur une question des bourses", a dit à l’APS Pr Guèye qui estime que c’est "l’une des plus grandes crises" au Sénégal.
 
A l’instar d’autres pays du monde, le Sénégal célèbre le cinquantième anniversaire de la grève de Mai-68. A cet effet, un comité réunissant les acteurs, étudiants à l’époque, a été mis en place pour commémorer l’évènement.
 
Plusieurs commissions ont été mises en place pour une meilleure coordination des activités prévues dans le cadre du cinquantenaire des événements de Mai-68.

---Gestion heureuse des crises antérieures---
 
L’auteur de "Mai-68 au Sénégal. Senghor face aux étudiants et au mouvement syndical", publié récemment chez Khartala, a rappelé que le pays avait connu auparavant "une série de crises", citant l’éclatement de la Fédération du Mali en 1960, la crise entre le président du Conseil Mamadou Dia et le président de la République, Léopold Sédar Senghor en 1962. 

Il a également évoqué les ‘’élections sanglantes’’ en 1963 qui ont abouti au massacre des allées du Centenaire avec plusieurs dizaines de morts, une série de manifestations en 1966 lors du renversement du président ghanéen Kwame Nkrumah, deux condamnations à la peine de mort en 1967, suite à une tentative d’attentat contre Senghor et le meurtre de Demba Diop, suite aux violences politiques au sein de son parti (UPS).

---Les étudiants, l’adversaire inattendu de Senghor---
 
’’Le président Senghor s’en était bien sorti dans toutes ces crises. Pendant toute cette période de tension et d’adversité où il a eu à interdire les partis radicaux, (…) c’est comme si l’espace était pacifié en 1968. C’est en ce moment qu’est sorti un adversaire inattendu : les étudiants. Tous les mouvements interdits ont trouvé refuge au campus", a indiqué Omar Guèye.

"On est parti sur une revendication de bourses. Mais quand il y a eu la répression du 29 mai, appelée +le choc du campus+, ça été vraiment très violent pour tout le monde, parce que les étudiants ont tous été pris, baladés d’un camp [militaire] à un autre", a-t-il rappelé dans un entretien avec l’APS. 
 
Les affrontements entre forces de l’ordre et étudiants ont entrainé la mort d’un étudiant d’origine libanaise, Hanna Salomon Khoury Salmon Khoury, et de nombreux blessés, a ajouté Omar Guèye, 
 
Le 30 mai, a poursuivi l’enseignant-chercheur à l’UCAD, des étudiants étrangers appréhendés lors des affrontements avec les forces de l’ordre, furent rapatriés par avion dans leurs pays d’origine sur ordre du président Senghor. Quant aux étudiants sénégalais, ils furent internés au camp militaire Archinard de Ouakam.

---Les travailleurs en renfort---
 
Dans la soirée du 30 au 31 mai, a renseigné l’historien, les travailleurs, indignés par tant de brutalité, s’étaient réunis pour décréter une grève générale illimitée. Mobilisés au sein de l’Union nationale des travailleurs du Sénégal (UNTS), ils trouvaient par là un moyen de soutenir d’une part les étudiants et d’exprimer d’autre part leurs états d’âme vis-à-vis du pouvoir, a expliqué Omar Guèye.

L’enseignant-chercheur, spécialiste de l’histoire sociale du Sénégal, a fait savoir que les travailleurs ont posé leurs propres revendications portant sur la dénonciation du néocolonialisme et le blocage des salaires depuis 1960.
 
"Il y avait une très forte présence économique française, des assistants techniques, etc. Eux aussi (les syndicalistes), ils dénonçaient comme les étudiants le néocolonialisme. Ils ont donc déclenché une grève générale illimitée" avec des manifestations et des émeutes à Dakar, a-t-il signalé. Les populations des quartiers riverains de l’université avaient aussi participé à ces trois jours d’émeutes, a-t-il ajouté.

---Panique et déploiement de l’armée française---
 
L’auteur de "Mai-68 au Sénégal", ajoute :"c’était la panique", soulignant que l’armée française avait occupé les parties stratégiques de la capitale sénégalaise (Radio Sénégal, aéroport de Yoff, centrale électrique de Bel Air), en vertu des accords de coopération entre Dakar et Paris.
 
"En ce moment, il circulait toutes sortes de rumeurs. On disait que le président Senghor dormait au camp militaire d’Ouakam et qu’un hélicoptère était prêt" à l’exfiltrer du Palais vers la France, a-t-il analysé pour montrer que c’était "un équilibre fragile".

---L’Armée reçoit l’ordre d’ouvrir le feu---

"On a donné l’ordre à l’armée le 31 mai de tirer sur les manifestants. Heureusement, elle n’a jamais tiré sur la foule. Donc, ce sont trois jours d’émeutes extrêmement intenses qui font qu’on a frôlé le pire. En France au même moment, le président de Gaule qui faisait face à la même révolte, avait disparu", a-t-il dit.
 
De même, signale l’enseignant au département d’histoire à l’UCAD, les étudiants rapatriés dans leurs pays d’origine étaient considérés comme "porteurs d’idées subversives", participant de la sorte à la généralisation de la grève de Mai-68. Donc, a-t-il souligné, "le berceau dakarois était le point de départ d’un mouvement d’idées au Sénégal et les autres pays qui envoyaient leurs étudiants à l’université de Dakar".
 
"Mai-68 ne s’inscrivait pas seulement dans un contexte de crise nationale mais dans un contexte mondial. Au même moment, les jeunesses du monde se sont soulevées aussi bien aux Etats Unis, en France, en Angleterre, au Mexique, au Japon, etc. Partout, c’était un mouvement de jeunes qui voulaient changer le monde", a conclu Omar Guèye.

ASB/ASG