Les étudiants ont connu de nouveaux héros grâce à Mai-68 (historien)
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Les étudiants ont connu de nouveaux héros grâce à Mai-68 (historien)

Dakar, 30 juin (APS) – La révolte des étudiants de mai 1968 à Dakar a favorisé l’émergence de "nouveaux héros" culturels et intellectuels préférés par les jeunes d’alors aux stars occidentales qui avaient jusque-là dominé l’industrie musicale, révèle l’historien sénégalais Omar Guèye, dans un essai publié récemment chez Karthala, "Mai 1968 au Sénégal".
 
Les revendications d’ordre politique et social des étudiants se sont doublées d’une "contestation de la culture occidentale", qui a poussé les étudiants à "brûler les stars de la musique et du showbiz d’aliénation culturelle des années 60", notamment Brigitte Bardot et Johnny Halliday, écrit M. Guèye.
 
Il affirme, dans ce livre sous-titré "Senghor face aux étudiants et au mouvement syndical" (336 pages), que Mai-68 a inauguré l’"ère des héros du tiers monde", les héros des révolutions cubaine (Che Guevara) et vietnamienne (Ho-chi Ming et Van Giap), de la "Longue marche" (Mao-Tsé-Toung).
 
Martin Luther King, les Black Panthers et le Black Power, Kwame Nkrumah, Frantz Fanon, Patrice Lumumba et Amilcar Cabral font partie de ces "nouveaux héros" préférés à partir de mai 1968 aux stars occidentales de l’industrie musicale, selon M. Guèye, enseignant au département d’histoire de l’Université Cheikh-Anta-Diop (UCAD) de Dakar.
 
"Les slogans de Mai-68 dans le monde étaient généralement repris par les soixante-huitards sénégalais. En même temps, on notait (…) des changements dans le mode d’habillement, la musique, la référence aux héros du tiers-monde (…) et à la lutte contre le colonialisme", a-t-il écrit.
 
Les étudiants "revendiquaient aussi une manière d’être originale, caractéristique d’un état d’esprit qu’ils comptaient véhiculer pour le futur comme modèle culturel et comportemental", ajoute Omar Guèye.
 
--- Effervescence intellectuelle ---
 
"Le développement d’une culture musicale accompagnait l’effervescence intellectuelle du campus, analyse-t-il. En effet, pendant que Bob Dylan, Jimmy Hendrix et les Rolling Stones faisaient danser le monde, les étudiants de Dakar développaient des préférences pour la musique africaine et appréciaient les orchestres guinéens comme le Horoya de Conakry et le Bembeya-Jazz.’’
 
A la faveur des manifestations antigouvernementales de Mai-68, "la tendance fut aussitôt à un retour aux racines africaines de la musique, ce qui remettait au goût du jour les chansons et les notes africaines de toutes origines", rapporte Omar Guèye. Mais il précise que "cette nouvelle tendance n’excluait pas une ouverture aux autres sonorités du monde".
 
Au plan vestimentaire, "les étudiants de Dakar reprenaient les tenues africaines du genre +Anango+ et +Mom sa Reew", ainsi que la coiffure afro, vulgarisée par le Black Power et les Black Panthers, ajoute M. Guèye.
 
Omar Guèye affirme, citant d’anciens étudiants, que le mouvement social a engendré des dérives "libertaires" au campus de l’Université de Dakar, "devenu un véritable lieu d’expression [de] beaucoup d’interdits".
 
"La consommation de l’alcool fut une des libertés conquises", et la "révolution sexuelle" se mit en marche. "Les nouveautés n’épargnent pas les filles qui adoptèrent la [coiffure] +à la garçonne+, qui était en vogue", écrit-il, ajoutant que Mai-68 augure "le temps des filles en pantalon, avec la cigarette et autres caractéristiques jusque-là réservées aux garçons", des filles "n’hésitant pas à nier [l’existence de] Dieu".
 
"Il s’agissait aussi d’une nouvelle approche de certains tabous dans un milieu social resté très conservateur. Des tendances extrêmes théorisèrent, comme en France, les idées de liberté sexuelle, d’homosexualité ou de libération sexuelle de l’enfant et autant de tendances libertaires controversées", explique M. Guèye.
 
--- D’intenses débats idéologiques ---
 
"Mai-68 n’a pas été une révolution, mais une révolte des esprits (…) qui a échoué politiquement", tout en débouchant sur "un indéniable succès culturel et social", analyse, pour sa part, le professeur Alain Schnapp, de l’Université Paris I Panthéon-Sorbonne, dans la préface du livre.
 
Cet évènement fut "un moment d’intenses débats idéologiques, où les positions doctrinaires étaient souvent en contradiction, rappelle M. Guèye. Le campus universitaire fonctionna à cet effet comme une sorte de laboratoire, un terrain d’expérimentation idéologique et d’exercice de pratiques politiques."
 
Les étudiants discutaient de divers sujets, dont les écrits d’Herbert Marcuse, Rosa Luxembourg, Karl Marx, Mao, Lénine, Althusser, Sartre… Ils abordaient aussi "des théories sur l’unité africaine", "les références aux leaders africains comme Lumumba, Nkrumah..."
 
A l’instar d’autres pays du monde, le Sénégal célèbre le cinquantième anniversaire de la grève de Mai-68. A cet effet, un comité réunissant les acteurs, étudiants à l’époque, a été mis en place pour commémorer cet évènement.
 
Plusieurs commissions ont été mises en place pour une meilleure coordination des activités prévues dans le cadre du cinquantenaire de Mai-68.

ESF/ASB/ASG