Les épidémies, ’’des épisodes anciens de malheur en Sénégambie’’ (historien)
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Les épidémies, ’’des épisodes anciens de malheur en Sénégambie’’ (historien)


Dakar, 18 mars (APS) – Les épidémies constituent des épisodes anciens de malheur faisant partie du paysage quotidien des sociétés et des hommes de la Sénégambie, a souligné le professeur Mor Ndao, enseignant-chercheur au département d’histoire de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD).


"Aussi longtemps qu’on remonte le temps, les épidémies constituent des épisodes anciens de malheur qui font partie du paysage quotidien des sociétés, des hommes et de la Sénégambie. Ce que l’on voit actuellement [le Covid-19] n’est pas une nouveauté aussi bien qu’on remonte loin. Il a eu cours même en Egypte pharaonique’’, a dit Pr Ndao, dans un entretien avec l’APS, en rapport avec la propagation du coronavirus au Sénégal, où 31 cas, dont deux guéris, ont été recensés.


Au Moyen Age, a poursuivi l’historien sénégalais, les Tarikh es Sudan et el-Fettach relatent des épisodes épidémiques, notamment la variole, qui ont marqué le Bilâd Al-Sudân (le pays des Noirs, en Arabe), correspondant actuellement à certaines parties géographiques de l’Afrique de l’Ouest.


Le processus s’est accéléré avec les premiers contacts pendant la traite négrière qui ont ouvert l’espace sénégambien à la propagation de certaines épidémies, comme la fièvre jaune et les pathologies vénériennes qui ont décimé une bonne partie de l’Amérique latine, souligne-t-il.


Le spécialiste de l’histoire de la santé explique que c’est surtout à partir de 1816, pendant la colonisation, qu’il y eut ‘’des épisodes d’épidémie qui soumettaient à rude épreuve les composantes démographiques du Sénégal’’.


Les récits mettent en évidence la recrudescence des épidémies, explique l’historien, soulignant que les plus importantes sont celles appelées ‘’les maladies du quarantenaire’’, précisément la fièvre jaune, le choléra, la peste et la variole.


Il relève que la fièvre jaune a comme particularité ’’d’être une maladie tropicale’’. Selon lui, des épisodes d’épidémies amariles sont notés dès 1816 coïncidant avec la reprise de la colonie sénégalaise par les Français. Ces épisodes se sont, dit-il, prolongés jusqu’en 1830.


De 1869 jusqu’à 1883, note Pr Ndao, la fièvre jaune a soumis à rude épreuve la colonie du Sénégal avec ‘’des conséquences sociales et économiques extraordinaires’’, dont la fermeture des frontières, l’interdiction des regroupements, la mort d’une population importante.


L’historien indique que l’une des maladies les plus meurtrières a été la peste bubonique, apparue à Dakar en 1912, avec des implications sociales, économiques, sécuritaires et des retombées politiques.


Cette période a coïncidé avec la Première guerre mondiale, rappelle-t-il. Il précise que c’est entre 1912 et 1919 que la peste s’était installée au Sénégal.

Le début du XIXe siècle est d’après lui marqué par le transfert de la capitale de la colonie du Sénégal à Dakar, la construction de l’actuel Palais de la République par le gouverneur Roume.


Il note que l’apparition de la peste est prise comme ’"prétexte’’ par les autorités coloniales "pour restructurer la ville’’ et ’’procéder à une ségrégation’’. Cette décision est, précise-t-il, à l’origine de la création de La Médina qui, à l’époque, s’appelait Ponty village, du nom de William Ponty, ancien gouverneur de l’Afrique occidentale française (AOF).


Ce gouverneur avait détruit les paillotes des quartiers indigènes qui se trouvaient au Plateau, vers la Cathédrale, Sandaga, Niaye Thioker, etc., rappelle l’historien. Les populations sont alors transférées vers un espace considéré comme un bas-fond comparé au quartier Plateau qui surplombe cette partie de la capitale sénégalaise, raconte-t-il.


Un cordon sanitaire de 200 mètres, un espace non aedificandi, est édifié entre le Plateau et le village de La Médina, pour ‘’des questions hygiénistes selon la logique coloniale’’, souligne Mor Ndao, précisant que cet espace concernait Crédit foncier, la rue Fleurys, l’emplacement des Levantins, des Libano-Syriens.


Il fait observer que la gestion de cette épidémie par les autorités coloniales a posé des questions d’ordre économique mais surtout politique. A l’en croire, certains historiens pensent que la révolte des populations a suscité ‘’une conscience politique’’ avec l’élection de Blaise Diagne.


‘’Lorsque la vaccination a été rendue obligatoire, les populations se sont révoltées contre l’immunisation de masse, parce qu’elles disaient que c’est une vengeance des Européens sur les Africains qui ne pouvaient pas digérer la défaite de Carpot face à Blaise Diagne, le premier député noir’’, commente l’historien.


Selon lui, cette situation a donné lieu à des émeutes au niveau de Ponty village, poussant le gouverneur de l’époque à négocier avec le guide spirituel des Tidianes El Hadj Malick Sy, qui avait donné l’exemple en se vaccinant et avait débaptisé Ponty village pour l’appeler Médina, en référence à la ville de Médine (Arabie Saoudite).


L’autre problème posé par la gestion des épidémies par l’autorité coloniale, est d’ordre sanitaire, affirme le spécialiste de l’histoire de la santé au département d’histoire de l’Université de Dakar.


Pr Ndao signale qu’un espace de confinement avait été mis en place pour empêcher la propagation de l’épidémie. A Yoff, par exemple, les populations ont été confinées dans leur quartier et un cordon sécuritaire de 150 tirailleurs sénégalais mis en place, a-t-il rappelé. D’après lui, la stratégie de l’administration coloniale consistait à leur octroyer une ration alimentaire de 500 grammes de céréales, des haricots, etc.


"Mais ces céréales qui étaient de très mauvaise qualité, ont occasionné une fragilité biologique qui a ouvert la porte à des maladies nutritionnelles, comme le béribéri et le kwashiorkor’’, relève l’historien.


De son point de vue, ‘’les épidémies constituent un miroir pour les sociétés. C’est comme une scène de théâtre où se déroulent plusieurs acteurs, les sociétés, leurs représentations, les praticiens de la santé’’.


Pr Mor Ndao est le chef du département d’histoire de l’université Cheikh Anta Diop de Dakar, inspecteur général de l’éducation et de la formation, spécialiste de l’histoire de la santé, de l’alimentation et des questions militaires.


Il a publié plus de quatre ouvrages et une cinquantaine d’articles scientifiques dont la moitié est consacrée à l’histoire de la santé et de l’alimentation. Le dernier article publié récemment dans la revue de Cambridge University porte sur la construction des savoirs biomédicaux en Afrique occidentale française (AOF).


Il s’agissait d’analyser dans cette étude comment au XIXe siècle, les savoirs sont pensés et construits in situ dans le contexte africain, le processus d’implantation de la médecine moderne, de la biomédecine avec les premiers laboratoires avec l’implantation des pastoriens (de l’institut Pasteur), la guerre des théories entre le clinicien Béranger-Féraud et les pastoriens comme Constant Mathis à Dakar.

Ce travail consistait également à démontrer comment cette guerre scientifique a abouti à la création du vaccin Dakar à partir des années 1930, vaccin antiamarile qui a mis à genou la fièvre jaune au Sénégal.

ASB/AKS/ASG